Platon Dupuis (No 11) – Radically Manual
Platon Dupuis travaillait dans un restaurant de sushi. Il avait appris à rouler lui-même ses makis dans un livre de cuisine japonaise avant d’obtenir cet emploi peu rémunéré. Il reconnaissait que ses rouleaux étaient imparfaits, qu’ils ne seraient jamais ceux d’un chef japonais. Mais il n’avait jamais eu cette prétention et aimait rouler ses makis, geste qui lui demandait une concentration apaisante, d’autant plus que la plupart des clients les avalaient sans zèle de réflexion, avec non pas un délice excessif, mais un plaisir de se trouver dans ce restaurant particulier de sushi, accompagnés ou seuls, et d’y avaler sans baguettes, d’une seule bouchée, l’association poisson-riz.
Platon aurait voulu étudier la cuisine japonaise à Osaka — et assister au stade d’Osaka aux championnats annuels de sumo — mais il n’avait pas assez d’argent pour se lancer dans cette aventure et il voulait d’abord terminer ses études en menuiserie qui le passionnaient. De plus, il n’était pas un adepte du Radical food. Il se moquait de ces puristes de la nourriture qui dédaignaient tout ce qui n’était pas authentique ou une œuvre d’art dans l’assiette. Pour lui, du poisson restait du poisson, et dans l’estomac, l’imperfection du rouleau s’effaçait avec les sucs gastriques et les reflux biliaires. Il appréciait particulièrement se moquer d’eux quand l’un de ces puristes critiquait ses sushis puis revenait chaque mois en manger pour les dévaloriser à nouveau.
L’apprenti-menuisier se disait que lorsqu’il en aurait assez des sushis, il se lancerait dans la cuisine éthiopienne.
En somme, il aimait travailler avec ses mains.

