Poète absurde
J’avais pris une pause. Une préparation à mon « suicide littéraire ». Je préparais le nœud, m’assurais de la solidité de la corde. Le bouton d’effacement était à ma portée.
Mes écrits, étalés devant moi, m’apparaissaient comme une marre de sang séché, jadis une hémorragie massive interne — d’une rupture aortique —, puis une transsection carotidienne — en perdant la tête. Ils étaient devenus intolérables à voir. Absurdes. En les relisant, je n’y voyais plus aucun sens. Seule leur destruction avait encore un sens. Il fallait annihiler leur absurdité. Nettoyer cette odeur rouillée de sang séché qui ne faisait plus que soulever en moi — et, je peux imaginer, chez quelques autres — la nausée comme un puissant émétique.
Je venais de découvrir en l’absurde un absolu. Il venait d’émerger en moi avec la chute de mon dernier idéal : l’amour. Dieu existe : il est absurde ; le monde est expliqué.
Ah ! Comme je fus le plus grand des sorciers idéalistes, moi, le chasseur de sorcières idéalistes !
Avant de tirer la corde qui ouvrirait la trappe de l’anéantissement, mes yeux errèrent par hasard sur un texticule d’une écrivaine (appelons-la ainsi, puisqu’elle écrit) qui se disait née à nouveau après son « suicide littéraire ». Puis tant d’autres. Cela devenait presque une norme, une habitude, une étape. On n’aime plus, on tue. Les cimetières étaient remplis d’écrits suicidés.
Et moi, fidèle à mon habitude, je ne pouvais pas marcher dans le chemin des autres. Plutôt traverser le marécage, jusqu’à m’embourber [les rares personnes qui me connaissent bien confirmeraient ce maudit entêtement]. Fidèle jusqu’au bout, je ne pouvais pas abandonner d’anciennes amours, fussent-elles mes chimères.
Et me voici donc sabotant mon suicide. Je porterai désormais tout le poids de mes écrits insensés. Même les plus laids, les plus mauvais, les plus douloureux, les plus magnifiques. Les plus absurdes. Mon fardeau me suivra, me ralentira comme une carapace de tortue. Peut-être aussi me protègera-t-il. L’absurde peut-il faire bouclier à l’absurde ? Et j’arriverai bien avant Achille.
Mais, je me réincarne, moi le néosremedien. J’abandonne une fois de plus aux quatre vents ce corps et les autres et transmigre vers un autre, définitif. Le mien.
Coquecigrues, etc.
Logique aristotélicienne ?
« La comparaison [de Platon dans la République] avec les bêtes pour établir que les femmes doivent avoir les mêmes fonctions que les hommes est absurde : <les bêtes>, elles, n’ont pas de maison à tenir. »
— Aristote, Les Politiques, II, 5, 1264-b.
Je vois dans cette phrase une absurdité, mais de tout autre ordre…
On dit d’Aristote qu’il était plus réaliste que Platon et il est à ce titre représenté montrant le sol plutôt que le ciel sur une célèbre fresque de Raphaël.
Il semble que ce maître de logique était si réaliste qu’il ne pouvait pas envisager que les choses soient autrement que ce qu’il vivait selon les traditions et coutumes, du moins dans le cas de l’esclavage et des femmes qui le soulageaient de tout autre tâche et lui permettaient de philosopher à sa guise durant toute la journée. Il devait défendre avec “la raison” cet excellent système [selon ses propres intérêts] et s’opposer aux dangereux sophistes trop relativistes ou aux idéalistes qui considéraient la femme et l’esclave comme des êtres égaux par nature aux hommes libres.
Il regardait au sol, sans doute trop myope pour imaginer d’autres mœurs.
Pensée de Rhusimatrashami
«L’unité tacite qui transcende l’espoir édulcoré maltraite la pensée d’une abstraction désordonnée dont le résultat ne peut être qu’une lancinante douleur qu’excorie les plaintes abyssales dans une perspective semi-lunaire ou scaphoïde (ou à tout le moins épineuse)».
— Rhusimatrashami, dans son traité des Carpates en noir sur blanc
(ou)
Philosophie automatique dans une argumentation absurde sur la douleur et la vie.

