Chute “libre”
Celui qui n’a jamais (JAMAIS) connu la solitude — pas la solitude physique, celle de l’âme — tombe dans un abîme profond, lorsqu’un jour inattendu, il coupe lui-même le lien solide qui attachait son âme au sommet immensément élevé du pilier de sa vie, attiré par les profondeurs, par le gouffre qui l’appelait le soir de ses vents et de ses ombres inconnues.
Il donnait à ce gouffre le nom de “Liberté”, un nom qui lui semblait beau.
Dès qu’il coupe le lien, la chute est brutale, le cœur refuse de suivre, voulant demeurer initialement près du pilier. Le souffle manque, c’est la grande nausée, le vertige est intolérable, tout n’est que désorientation.
Quelques mains se tendent pour l’agripper, mais la chute est trop rapide et s’accélère.
Enfin, la vitesse de tombée se stabilise et l’homme peut reprendre son sang froid, il tente de se repérer, de se réorienter. Dans sa chute libre, il essaie quelques pirouettes, joue à l’oiseau. Le vertige se transforme pendant un instant en une stimulation presque agréable.
Mais la descente continue. Et soudainement, BANG ! Il frappe le sol à vive allure. L’âme sans parachute est fracassée, émiettée. Désintégrée.
Quelques miettes se rassemblent — avaient-elles un autre choix — et décident de reformer une nouvelle âme. Cette dernière regarde en haut, au loin, l’ancien pilier. Celui-ci est presque invisible, un point dans le ciel, comme une étoile.
L’âme, l’homme, reprend peu à peu ses esprits, dans le noir, dans les tristes vallées. L’étoile est là-haut, mais il sait bien que jamais plus il ne pourra y retourner.
Il n’a d’autre choix que d’en faire une étoile polaire, une étoile de souvenirs. S’inventer un guide lointain qu’il imagine bienveillant.
Par la suite, il commence à explorer à tâtons l’espace autour de lui. Il marche dans les marécages, dans les trous d’eau, dans les ronces.
Et ses yeux s’habituent tranquillement à la lueur environnante. Il aperçoit alors d’autres âmes, dans la même situation que lui. Certaines qui ont de l’expérience dans ce genre de chutes, d’autres qui n’ont jamais eu de pilier ni d’étoile.
Voilà où la liberté commence. Explorer ce monde d’âmes. Et un jour lointain, peut-être — qui sait où le temps le mènera — escalader l’abrupte montagne, vers un nouveau pilier.
Si on pouvait simplement recoudre les coeurs
Tout à l’heure, en cousant une main ouverte à la scie mécanique, je réfléchissais à l’absurdité des relations humaines. Toutes les barrières que l’humain a érigées…
Une scie tranche une main et expose l’os. L’homme parcourt 160 km seul dans la forêt en motoneige jusqu’au prochain dispensaire, puis 100 km en avion pour se faire recoudre. Une petite anesthésie, un débridement et des aiguilles et du fil referment la plaie. Voilà qui est simple, sans équivoque. Une seule direction possible. Tout concorde. Il ne manquera plus qu’une petite greffe de peau demain ou après-demain par le plasticien pour finir en beauté.
Des personnes partagent de l’amour et tout devient compliqué, il y a éloignements et rapprochements, ouvertures et fermetures de blessures, refus et acceptations, obsessions ou tentatives d’oubli. Mille directions possibles et autant d’empêchements. De nombreuses lois tacites qui remontent à la nuit des temps.
Tout compte fait, je préfère pour l’instant la simplicité des blessures aux mains à la complexité des blessures de l’amour. [mais ce ne saurait durer...]
indifférence
par une sorte de narcissisme
j’expose ma médiocrité à la face du monde
et je déçois des braves gens, des gens du devoir
ceux qui n’ont que la haine en amour
haine est mieux qu’indifférence
moi, ils m’indiffèrent
Après l’amour
femme
je t’ai blessée par mon amour
cette foudre qui brûle et transperce en arrachant les chairs
qui arrête le cœur après l’avoir fait défaillir
qui carbonise tout
et les cendres quand elles sont balayées dans les yeux et la bouche par des rafales
laissent des larmes noires et un mauvais goût, j’en conviens
à moi aussi
mais comment faire autrement
quand on ne contrôle pas les vents ?
mais comment laisser ces cendres dans une urne tranquille
lorsque l’incendie fut immense ?
soit on aime, soit on n’aime pas
mais peut-on ne plus aimer ?
si l’amour embrasé cherche à s’envoler entre brise et tempête
il reste dans l’air, quelque part, son odeur
comme celui d’un parfum de beurre de karité
laissé sur l’oreiller après l’amour
avec quelques cheveux
à Vladimir Maïakovski
Tu as joué de la flûte avec tes vertèbres Et du son de tes mots tu as séduit le monde Et des dessins de tes idéaux tu as fait une révolution
Mais ta révolution contre toi s'est révoltée Comme le font toutes les révolutions Elle t'a utilisé, toi le naïf insouciant Comme les révolutions utilisent les poètes Toi, ton talent, tes mots Tu les as gaspillés à la fin — L'amour ne t'a pas suffit ? Tu l'as rejeté l'amour, pour tes idéaux!
Toi, le futuriste, tu n'as pas su voir l'avenir Tu as joué de la flûte avec tes vertèbres Et l'amour brisé comme cette Union libre que tu voulais et qui ne le fut jamais Tu as laissé tomber ta flûte d'une balle au cœur

