Condamné d’avance

La ville

Tu as dit : « J’irai par une autre terre, j’irai par une autre mer.
Il se trouvera bien une autre ville, meilleure que celle-ci.
Chaque effort que je fais est condamné d’avance ;
et mon cœur — tel un mort — y gît enseveli.
Jusqu’à quand mon esprit va-t-il endurer ce marasme ?
Où que mes yeux se tournent, où que se pose mon regard,
je vois se profiler ici les noirs décombres de ma vie
dont après tant d’années je n’ai fait que ruines et gâchis ».

Tu ne trouveras pas d’autres lieux, tu ne trouveras pas d’autres mers.
La ville te suivra partout. Tu traîneras
dans les mêmes rues. Et tu vieilliras dans les mêmes quartiers ;
c’est dans ces mêmes maisons que blanchiront tes cheveux.
Toujours à cette ville tu aboutiras. Et pour ailleurs — n’y compte pas —
il n’y a plus pour toi ni chemin ni navire.
Pas d’autre vie : en la ruinant ici,
dans ce coin perdu, tu l’as gâchée sur toute la terre.

Constantin Cavafy
1910
Traduit du grec

Source : En attendant les barbares (préf., trad. et notes de Dominique Grandmont), Gallimard.

26 mars 2009. Mots-clefs : , . Endopoétique. Laisser un commentaire.

Sans nouvelles

Les fenêtres

Dans l’obscurité de ces chambres, où je coule
des jours pénibles, je marche de long en large
pour trouver des fenêtres. — Si pouvait s’ouvrir
une fenêtre, quel réconfort ce serait. —
Mais il n’y a pas de fenêtres, ou est-ce moi qui n’arrive pas
à en trouver. Et peut-être vaut-il mieux ne pas en trouver.
Peut-être la lumière causerait-elle un autre supplice.
Qui sait quelles choses nouvelles elle découvrirait.

Constantin Cavafy
1903
Traduit du grec

Source : En attendant les barbares (préf., trad. et notes de Dominique Grandmont), Gallimard.

24 mars 2009. Mots-clefs : , . Endopoétique. 2 commentaires.

Les vins âpres

Je suis parti

Je n’ai pas voulu m’attacher. J’ai tout donné de moi, puis je suis parti.
Vers des jouissances qui se sont avérées à demi réelles,
en même temps que les folles chimères de mon cerveau,
je suis parti dans la nuit illuminée.
Et j’ai bu des vins âpres, comme savent
en boire les hommes de plaisir.

Constantin Cavafy
1913
Traduit du grec

Source : En attendant les barbares (préf., trad. et notes de Dominique Grandmont), Gallimard.

23 mars 2009. Mots-clefs : , . Endopoétique. Laisser un commentaire.

Jours de 2009

La poésie a ceci de fantastique qu’un même poème change complètement de signification pour nous selon le moment de notre vie où on le lit. En voici un très beau de mon poète favori :

Jours de 1903

Je ne les ai plus retrouvés – eux que j’aurai si vite perdus…
les yeux pleins de poésie, la pâleur
du visage… dans la nuit qui gagnait la rue…

Je ne les ai plus retrouvés – eux que le hasard seul m’a donnés,
et dont je me suis si facilement détaché;
pour les désirer ensuite avec angoisse.
Les yeux pleins de poésie, cette pâleur du visage,
ces lèvres-là, je ne les ai plus retrouvés…

Constantin Cavafy
1917
Traduit du grec

Source : En attendant les barbares (préf., trad. et notes de Dominique Grandmont), Gallimard.

23 mars 2009. Mots-clefs : , . Endopoétique. Laisser un commentaire.