“Scientifique”
Avant : “Tous les diabétiques devraient prendre une prophylaxie d’Aspirine en prévention primaire pour réduire les risques de maladies cardiaques.”
Après : “Il n’est pas sûr que les diabétiques devraient prendre une prophylaxie d’Aspirine en prévention primaire pour réduire les risques de maladies cardiaques. Il n’y a pas de consensus.”
«L’humanitaire»
L’une des raisons qui m’a amené à faire mes études et mon travail actuel était un désir intense de faire de «l’aide humanitaire». Je rêvais de façon romantique d’aller soigner les malades et les déplacés privés injustement d’accès aux soins dans des endroits reculés, en conflits ou désastrés, à la manière de Norman Bethune. J’ai même initialement orienté ma carrière et différents choix de vie en prévision de cela, sachant ce qui était requis comme compétences et atouts, et assisté à des conférences, discuté avec des collègues de Médecins sans Frontières, Médecins du Monde ou la Croix Rouge, fait un stage socio-culturel en Afrique de l’Ouest, suivi des cours en santé dans les pays «en voie de développement» (je hais cette expression), etc.
Un jour, alors que j’assistais à un congrès international sur les urgences, des médecins racontaient avec photos leurs aventures humanitaires avec MSF. Ils parlaient de leur travail, de leurs conditions, des dangers qu’ils ont vécus, des principales maladies, des médicaments, etc. Cela semblait pour eux avoir été une expérience difficile, mais fantastique. Puis, lors de la période de questions, un médecin français a demandé quels avaient été les résultats pour les populations. Y avait-il eu des études de résultats. Les taux de morbidité ou de mortalité avaient-ils changé, y avait-il un changement durable, etc. Visiblement mal à l’aise, les médecins ne savaient pas. Ils étaient là pour raconter leur expérience et la salle était en admiration.
À partir de ce moment, je me suis posé la question. Je l’ai posée à une personne qui avait fait des “missions” à plusieurs endroits. Même réponse embarrassée, avec un sourire de malaise. En bout de ligne, le résultat principal est pour le médecin, riche de son expérience. Mais localement, les résultats sont plutôt mitigés semble-t-il. Quelques morts sont retardées, quelques maladies sont prévenues par des vaccins (mais mourront-ils d’une diarrhée ou d’une malaria le lendemain ?), quelques infections sont traitées avec de vieux médicaments comme le chloramphénicol (mais bien d’autres ne le sont pas par manque du médicament approprié). Le sentiment d’impuissance est paraît-il très grand, de même que celui de grâce («c’est gratifiant»). Et les problèmes politiques ou ethniques responsables continuent.
De plus, ce travail est devenu dangereux à bien des endroits. L’aidant «humanitaire» fait un otage (ou un mort) intéressant pour un terroriste. N’est-il pas un Occidental responsable de tous les malheurs du monde?
Je me questionne aussi sur ceci : est-ce une forme de néo-colonialisme ? Est-ce que je peux débarquer dans un village en apportant mes remèdes, mes conseils, mes connaissances, sous prétexte d’y apporter le bien ? Cela me rappelle les prêtres missionnaires qui allaient propager la bonne nouvelle pour guérir les âmes des «sauvages».
Lorsque j’étais en Afrique en stage socio-culturel, j’étais sous la supervision indirecte d’une ONG canadienne majeure. Les «coopérants» habitaient dans la capitale dans une immense villa avec une piscine (alors qu’il y avait une sécheresse), une voiture avec chauffeur privé et de l’air climatisé. Dans un village visité, MSF était installé dans une tout aussi grande villa. Cela contrastait énormément avec les conditions de vie des personnes soignées par l’organisme. Très loin de Norman Bethune! Ce n’est sans doute pas constamment ainsi, surtout par exemple dans les camps de déplacés ou lors des sinistres, mais l’impression néo-colonialiste du milieu de la «coopération» est demeurée chez moi assez forte.
J’en suis à un moment dans ma vie où j’ai beaucoup de temps, dont celui de participer à l’aide humanitaire, comme je l’avais initialement souhaité. Pour moi cela serait une expérience enrichissante, et j’ose croire que je pourrais apporter un peu de baume temporaire, si non durable, aux populations sinistrées.
La seule façon d’avoir des réponses claires à mes questions est de me lancer (si l’on veut bien de moi). Quand ? Où ? Nous verrons. Peut-être au prochain tsunami ou tremblement de terre…

